Nos choix de jeux de société reflèteraient notre identité

Jeu de société Monopoly

Vincent Berry et Samuel Coavoux, deux sociologues, ont publié début 2021 dans la revue Sciences du jeu, l’article intitulé Qui veut jouer au Monopoly ? Cultures et pratiques du jeu de société en France. Les deux chercheurs s’aventurent sur un terrain jusqu’ici peu exploré. En effet, beaucoup d’études sociologiques portent déjà sur de nombreuses pratiques culturelles comme la lecture, le cinéma ou encore les jeux vidéo. Le jeu de société, quant à lui, a longtemps été oublié. Les études portant sur le sujet restent rares. En tout cas, à travers cette étude, les deux sociologues démontrent que le choix du jeu de société auquel on souhaite jouer n’est pas anodin. Nos jeux favoris peuvent en dire long sur nous.

Les Français sont de grands adeptes de jeux de société

Cette étude menée par Vincent Berry et Samuel Coavoux confirme que les Français jouent beaucoup et régulièrement à des jeux de société. En effet, pratiquement 96% des personnes enquêtées ont confirmé avoir joué à des jeux de société au moins une fois dans leur vie. La pratique des jeux de société est également régulière. Sur la dernière année avant l’enquête, 81% des personnes sondées confirment y avoir joué au moins une fois. Mieux encore, 14% jouent à des jeux de société au moins une fois par mois. Et chez 11% de cette population sondée, les jeux de société sortent de leurs boîtes toutes les semaines.

D’autre part, les Français ont une préférence certaine pour les jeux de plateau d’éditeur. Pour rappel, les jeux d’éditeurs s’opposent aux jeux traditionnels du fait de leur production sous copyright. Parmi les jeux d’éditeur préférés des Français, on peut citer Trivial Pursuit et évidemment le mythique Monopoly.

En plus des jeux d’éditeurs, les personnes enquêtées dans le cadre de cette étude ont mis en relief une préférence nette pour les jeux de cartes traditionnels. Citons particulièrement la belote et le tarot. Les jeux de damiers traditionnels à l’instar des dames et des échecs occupent également une place de choix dans les jeux de société préférés des Français.

La pratique du jeu de société baisse avec l’âge

L’étude a catégorisé deux tranches d’âge de joueurs : les 18-50 ans et les 50-70 ans. Il s’avère que la première tranche d’âge joue largement plus aux jeux de société. 89% des 18-50 ans pratiquent en effet régulièrement les jeux de société. Ce taux baisse à 73% pour les 50-70 ans.

Plusieurs facteurs expliquent cette différence, notamment le développement exponentiel du marché des jeux de société ces dernières années, essentiellement à partir des années 1980. Alors que 200 nouveaux jeux sont sortis en 1996, ce chiffre est passé à 900 en 2017. En tout cas, les personnes qui ont découvert le potentiel des jeux de société à cette époque ont moins de 50 ans. Elles ont une culture ludique plus développée grâce à une offre de jeux plus importante et plus diversifiée.

La parentalité est l’autre facteur qui explique la grande pratique du jeu de société chez les 18-50 ans. En effet, les parents d’enfants en bas âge jouent largement plus que les non-parents ou les parents d’enfants adultes. 90% des parents d’enfants qui ont entre 3 et 12 ans ont joué à des jeux de société avec leurs enfants dans l’année. Cette pratique familiale se penche essentiellement vers les jeux d’éditeurs de marché de masse :

  • Monopoly
  • Uno
  • Belote
  • Croque carotte
  • Etc.

D’ailleurs, les experts Sylvie Octobre, Florent Facq et Nathalie Berthomier considèrent la pratique des jeux de société en famille comme une norme de bonne parentalité. C’est en effet « une implication précoce dans des activités favorables au développement de l’enfant et de son individualité qui est caractéristique des classes moyennes par opposition tant aux catégories populaires qu’aux catégories supérieures et c’est la mère qui en est porteuse ».

En d’autres termes, bien que le jeu de société soit présent dans tous les milieux sociaux, la fréquence de jeu est plus élevée chez les professions intermédiaires. Elle est plus limitée dans la classe ouvrière. Et ayant une meilleure culture ludique relative à l’enfance, les mères s’y adonnent plus souvent avec les enfants par rapport aux pères. Ces derniers sont plus intéressés par les jeux de niche joués entre adultes (ex : le Poker, Donjons et Dragons, Warhammer, etc.).

Cette étude menée par Vincent Berry et Samuel Coavoux démontre aussi une rupture relativement nette de la pratique ludique en famille quand les enfants ont 13 ans. Le pourcentage de parents qui jouent au moins une fois par mois se divise alors jusqu’à 3. Cette période coïncide en effet avec le début du processus d’autonomisation des adolescents par rapport à la sphère familiale. Ils se tournent plus vers la sociabilité et la mixité sociale.

Le milieu social joue aussi

Les modalités d’appropriation du jeu diffèrent aussi selon le milieu social. Les jeux de cartes avec mise sont par exemple particulièrement appréciés par un public masculin de la classe ouvrière. La classe moyenne et la classe supérieure s’orientent plus vers les jeux d’éditeurs. 70% des professions intermédiaires jouent de temps en temps à cette catégorie de jeu contre seulement 5% chez les ouvriers.

La tendance est la même en termes de jeux de plateau, parce que 21% des ouvriers ayant été interrogés dans le cadre de cette étude n’y ont jamais joué, tandis que seulement 4% des cadres supérieurs n’ont jamais joué à des jeux de plateau.

Par ailleurs, il est pertinent de mentionner certains jeux de société ayant une image élitiste. Ils sont très connus, mais relativement peu pratiqués. C’est le cas du Go et du Bridge, auxquels moins de 10% des répondants ont joué. Les échecs connaissent le même sort. Si 55% des personnes enquêtées déclarent y avoir déjà joué, 40% connaissent sans jamais y avoir joué.

Entre jeux de masse, jeux intermédiaires et jeux de niche

Trois grands types de jeux de société ressortent de ce test de culture ludique. Il s’agit des jeux de masse, des jeux intermédiaires et des jeux de niche.

Joués par plus de la moitié des personnes interrogées, les jeux de masse regroupent les jeux patrimoniaux comme Monopoly et Scrabble et les jeux traditionnels comme les dames, les dominos et de nombreux jeux pour enfants.

Joués par entre 10 et 50% des personnes enquêtées, les jeux intermédiaires rassemblent, quant à eux, les jeux festifs édités autour des années 1990-2000. On peut citer Time’s Up, Jungle Speed ou encore Loup-garou de Thiercelieux. Ils sont pratiqués chez toutes les classes sociales. Cependant, les classes supérieure et moyenne les connaissent plus, les pratiquent plus et en possèdent plus.

Et concernant les jeux de niche, ils sont surtout prisés des jeunes joueurs diplômés, plus particulièrement des filières scientifiques et issus de positions sociales aisées. Cette catégorie de population est reconnue pour sa grande consommation culturelle.

Pour conclure, le jeu de société est une pratique culturelle à part entière en France : 8 adultes sur 10 s’y intéressent. D’ailleurs, Vincent Berry et Samuel Coavoux invitent les sociologues à l’étudier plus en profondeur.

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